Jacques Dubois, J.D., Jacques, qui fut un de mes professeur à l’Université de Liège, mon « patron » pendant dix ans, mon directeur de thèse et un ami cher, vient de tourner la dernière page, ce 12 février 2026.

Jacques Dubois, lors d’une présentation d’ouvrages (Paris, 22 mars 2016) .
Photographie André Lange-Médart.
D’autres ont déjà dit et diront mieux que moi l’importance et la richesse de son oeuvre : professeur de littérature à l’Université de Liège, il fut un des membres du mythique Groupe µ, qui se distingua en 1970 par la publication d’une Rhétorique générale, d’inspiration structuraliste et devenu un ouvrage classique, traduit en neuf langues. Il fut surtout une des figures majeures de la sociologie de la littérature à laquelle il contribua par des publications théoriques (dont L’institution littéraire, parue en 1978), des synthèses consacrées aux « romanciers du réel » ou au roman policier et des monographies sur Zola, Stendhal, Marcel Proust et Georges Simenon. De ce dernier, il édita, en collaboration avec Benoît Denis, trois volumes de romans dans la collection de La Pléiade. Si mes comptes sont exacts, il a publié dix livres en son nom propre, onze en collaboration et de multiples articles de revues.
Il est à l’origine, avec quelques uns de ses collègues et amis, de multiples initiatives qui ont dynamisé la vie culturelle liégeoise et wallonne : la Commission Art et Société, le Manifeste pour la culture wallonne, la revue Le Carré. Il est aussi, avec Philippe Minguet, Robert Stéphane, Hadelin Trinon et quelques autres, à l’origine de la Section Information et arts de Diffusion, la « 8ème section » de la Faculté de Philosophie et Lettres, dont sont sortis nombres de journalistes, d’animateurs culturels, de responsables de communication, des libraires, quelques réalisateurs, deux parlementaires, un chanteur, une directrice de cabaret artistique, des auteurs et quelques chercheurs ayant acquis une réputation internationale. Et bien d’autres encore, que je n’ai pas eu l’occasion de connaître.
Il a dirigé deux collections aux Editions Labor, « Dossiers Médias » et surtout « Espace Nord », née en 1983, consacrée la redécouverte de la littérature belge d’expression française, et qui compte aujourd’hui plus de quatre cent titres. Il dirigea aussi la collection « Points Lettres » aux Editions du Seuil. Il a présidé la Commission de sélection des films puis la Commission des lettres de la Communauté française de Belgique. Il a dirigé le quotidien syndicaliste liégeois La Wallonie, il a tenu des chroniques littéraires sur son blog Médiapart, puis pour la revue Diacritik. Et c’est grâce à Christine Marcandier, de l’équipe de Diacritik, que nous pouvons le retrouver aujourd’hui, plus libre et malicieux que jamais dans un entretien autour de son autobiographie, elle-même sous forme d’entretien avec Laurent Demoulin, Tout le reste est littérature.
Jacques Dubois, Tout le reste est littérature. Entretien avec Christine Marcandier, Diacritik, septembre 1918.
Ecrire à son propos, pour moi, c’est un peu raconter ma vie professionnelle et intellectuelle, ce que j’éviterais ici. J’évoquerais un seul souvenir. Le premier. C’était en 1974, alors que j’étais en deuxième candidature romane. Dans la grisaille des salles de cours de la Place Cockerill, il y eut un moment de grâce, d’épiphanie comme disent certains amoureux du cinéma muet (je ne suis pas sûr que Jacques eût aimé ces termes d’extraction religieuse) : un jour, son « patron », le Professeur Maurice Piron étant occupé ailleurs, il se fit remplacer par un collaborateur que je ne connaissais pas. Entra un homme fringuant, à l’aspect plutôt sévère, barbe noire, lunettes à large monture noire et veste bleue à careaux. Une élégance qui n’était guère coutumière à la Faculté. Il nous fit une analyse du sonnet en -yx de Mallarmé, évoquant l’hypothèse d’une influence hégelienne sur le poète.
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx
…
Je ne me souviens pas du détail de cette analyse, mais ce fut pour moi une sorte de soulagement émerveillé : je ne connaissais à l’époque Mallarmé et Hegel que par mes lectures solitaires, celle de l’Histoire du surréalisme de Maurice Nadeau, notamment, ou de l’introduction au marxisme d’Henri Lefebvre. Cela paraîtra étrange à certains, mais j’avais à l’époque le sentiment de lectures clandestines. Ces noms semblaient ignorés ou tabous, et voilà que cet enseignant à la parole suspendue, qui ne s’était pas présenté et était sorti, homme pressé, en coup de vent, venait mettre un peu d’électricité dans l’académisme ambiant.
Je me contenterai donc, en hommage au Maître et à l’ami, de reprendre quelques vers qu’il commenta, et d’y ajouter une dernière offrande, un ptyx retrouvé par mes soins.
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)

« PTYX Significat », Athanasius Kircher, Oedipi Aegyptiaci. Tomus III,
Romae : ex typographia Vitalis Mascardi, 1654, p.32
Que le passage du Styx vous ouvre à la beauté de nouveaux mondes, cher Maître, cher Jacques. Le nôtre est devenu invivable.
André Lange, 21 février 2026.
